Début septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté à une très large majorité une résolution encourageant l’usage de projections « égales en surface », comme Equal Earth, afin de mieux représenter les tailles relatives des continents.

Concrètement, cela ne signifie pas l’interdiction de Mercator. Il s’agit d’une orientation politique et symbolique qui invite les gouvernements, les établissements d’enseignement, les organisations internationales et les entreprises technologiques à revoir la manière dont ils représentent le monde sur leurs cartes.

Pour un éditeur de solutions cartographiques B2B comme Kalisio, une question se pose alors : faut-il changer de projection, et surtout, comment choisir la bonne projection selon les usages sans déstabiliser les outils existants ?

Pourquoi l’ONU s’intéresse aux projections cartographiques

La résolution « Correct the Map », portée par plusieurs États africains et co-sponsorisée par la France, a été adoptée par 164 voix pour, 1 voix contre et 6 abstentions.

Elle encourage à privilégier l’utilisation de projections égales en surface (equal-area), en particulier Equal Earth, lorsque la comparaison des surfaces est importante. Elle s’inscrit dans une réflexion sur le choix des projections selon les usages : la projection de Mercator conserve notamment des propriétés utiles à certains usages de navigation.

Il ne s’agit donc pas d’une norme technique imposant de remplacer Mercator. Mais le message est clair : la projection utilisée pour représenter le monde influence la manière dont nous percevons les territoires.

Mercator : une carte pratique, mais des surfaces déformées

La projection de Mercator, conçue en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator pour la navigation, conserve les angles et facilite ainsi certains usages liés à l’orientation.

En contrepartie, elle déforme fortement les surfaces à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur.

C’est cette distorsion cognitive, plus qu’une erreur technique, que la résolution onusienne vise à corriger.

Le problème apparaît lorsque cette projection est utilisée pour comparer visuellement des surfaces ou représenter des rapports entre territoires.

Mercator, Lambert-93, Equal Earth : quelle projection pour quel usage ?

Il n’existe pas une projection cartographique idéale pour tous les usages. Le choix dépend de l’échelle, des données représentées et surtout de ce que l’on cherche à faire avec la carte.

Web Mercator : le standard de fait du web cartographique

Projection Mercator
Projection Mercator

Sur le web, la projection dominante est Web Mercator (EPSG:3857), largement popularisée par Google Maps puis adoptée par une grande partie de l’écosystème cartographique, comme OpenStreetMap et de nombreuses bibliothèques JavaScript.

Son succès s’explique en particulier par :

Sa principale limite est la forte déformation des surfaces aux latitudes élevées.

Web Mercator reste donc particulièrement adaptée aux cartes interactives, à la navigation et à la géolocalisation, mais moins à la comparaison visuelle des surfaces à l’échelle mondiale.

Lambert-93 : une projection adaptée à la France métropolitaine

Projection conique conforme de Lambert
Projection conique conforme de Lambert

En France, la cartographie officielle repose depuis les années 2000 sur :

Lambert‑93 offre : 

Pour des besoins de précision plus importants, comme en topographie, en cadastre ou pour certains usages liés aux drones et aux réseaux, des projections coniques conformes locales, notamment les projections CC42 à CC50, parfois désignées comme Lambert‑93 CC ou Lambert CC9 zones peuvent également être utilisées. 

Equal Earth : une projection mondiale qui respecte les surfaces

Projection Equal Earth

Projection Equal Earth

Equal Earth est une projection pseudo cylindrique égale en surface, créée en 2017–2018 pour offrir :

En revanche, elle ne conserve ni les angles ni les distances. Elle n’a donc pas vocation à remplacer Mercator dans les usages pour lesquels la conservation des angles ou la navigation sont prioritaires.

Equal Earth répond à un problème différent : représenter les surfaces de manière plus juste à l’échelle mondiale. Elle n’est d’ailleurs pas la seule projection à superficies égales. L’Eckert IV, projection pseudocylindrique équivalente présentée en 1906, constitue une autre solution pour les cartes du monde. La France a récemment choisi cette projection pour certaines de ses cartes mondiales officielles, plutôt que d’adopter Equal Earth.

D’autres projections, comme Gall‑Peters, Robinson ou Winkel Tripel, répondent à des compromis différents entre surfaces, formes, distances et angles.

Passer de Mercator à Equal Earth : que faut-il changer ?

Sur le papier, « adopter Equal Earth » semble simple : changer de projection. En pratique, cela touche :

La question est donc moins « comment remplacer Mercator ? » que « où et quand une autre projection apporte-t-elle réellement de la valeur ? » 

À l’échelle mondiale : utiliser Equal Earth pour la vue globale

Pour une carte mondiale destinée à présenter des territoires, des données environnementales ou des indicateurs comparatifs, Equal Earth peut constituer une alternative intéressante à Web Mercator.

Des solutions existent déjà pour expérimenter cette approche :

Une architecture possible consiste à utiliser Equal Earth pour la vue mondiale, puis à revenir vers une projection plus adaptée lorsque l’utilisateur zoome vers une zone géographique précise.

L’objectif n’est donc pas nécessairement de choisir une seule projection pour toute l’application, mais de pouvoir faire évoluer la représentation en fonction de l’échelle et de l’usage.

Et en France ?

Pour la France, une architecture cohérente peut imaginer un enchaînement de projections selon le niveau de zoom :

Techniquement, cela suppose de définir à quels niveaux de zoom les changements de projection interviennent et de reprojeter les données dans le système de coordonnées (CRS) correspondant. Par exemple :

Ces valeurs sont données à titre d’exemple. Les seuils dépendent naturellement des données, de l’application, de l’emprise géographique et des usages : il n’existe pas de découpage universel.

La reprojection peut être réalisée en amont, par exemple dans une chaîne ETL ou avec des outils comme PostGIS ou QGIS, ou à la volée côté serveur ou client.

Cette logique doit également tenir compte de l’emprise géographique. Lambert-93 est adapté à la France métropolitaine, tandis que les départements et régions d’outre-mer disposent de référentiels et de projections adaptés à leur position géographique. 

Les données de l’IGN peuvent ainsi être disponibles, selon les territoires et les jeux de données, en UTM20 pour les Antilles, en UTM22 pour la Guyane, en UTM40 Sud pour La Réunion et en UTM38 Sud pour Mayotte, avec des référentiels géodésiques adaptés à chaque territoire, comme RGAF09, RGFG95, RGR92 ou RGM23.

Pour une plateforme cartographique couvrant l’ensemble du territoire français, le choix de la projection ne dépend donc pas seulement du niveau de zoom. Il dépend aussi de l’emprise géographique : Lambert‑93 peut être utilisé pour la métropole, tandis qu’une projection UTM ou un autre CRS local sera plus approprié pour un territoire ultramarin. L’application doit alors gérer les données, les tuiles et les transformations correspondant à chaque territoire.

Les limites d’Equal Earth : une projection ne peut pas tout faire

Comme toute projection cartographique, Equal Earth introduit des déformations. Les formes, les angles et les distances ne sont pas conservés, et les déformations deviennent particulièrement visibles vers les pôles et sur les bords de la carte où les méridiens courbés étirent les contours des pays. 

Conséquences :

Il n’existe donc pas de « mauvaise » projection cartographique en soi. Chaque projection est un compromis adapté à certains usages.

On peut ainsi retenir une règle simple :

Et lorsque l’objectif est de représenter la Terre sans imposer une projection plane, le globe 3D constitue encore une autre approche.

Mercator va-t-elle réellement disparaître du web ?

À court terme, il est peu probable que la résolution de l’ONU entraîne une disparition de Mercator des cartes numériques.

Les grands services cartographiques et la majorité des applications web continueront à utiliser Web Mercator pour des raisons d’écosystème, de performances et de compatibilité.

En revanche, la résolution pourrait contribuer à multiplier les cartes utilisant des projections égales en surface dans :

Le véritable changement pourrait donc être moins la disparition de Mercator que la possibilité de choisir plus consciemment sa projection en fonction du message que l’on souhaite faire passer.

OpenStreetMap : des données, plusieurs représentations

Le débat autour d’Equal Earth existe aussi dans la communauté OpenStreetMap. Certains membres ont proposé d’ajouter une vue Equal Earth à osm.org, tout en conservant Web Mercator pour les usages où cette projection reste pertinente.

La discussion met en évidence une distinction importante : OpenStreetMap fournit avant tout des données géographiques ; leur représentation cartographique peut ensuite varier selon les besoins.

Les données OpenStreetMap sont fournies en coordonnées géographiques WGS84. Une application peut ensuite les représenter en Web Mercator ou dans une autre projection, selon les besoins du service qui les exploite. Il est donc possible de produire des cartes basées sur OSM dans des projections différentes de Mercator.

Par ailleurs, la question des projections non‑Mercator est officiellement à l’étude dans la roadmap MapLibre GL JS.

Quelle leçon en tirer ?

La résolution de l’ONU ne constitue pas une contrainte technique qui imposerait de remplacer Mercator par Equal Earth.

Elle met plutôt en lumière un principe important pour les plateformes cartographiques : le choix de la représentation doit dépendre de l’usage.

L’enjeu consiste à faire évoluer les cartes sans déstabiliser les usages existants : adapter les tuiles, les données, les bibliothèques et les interactions selon l’emprise et le niveau de détail.

Pour une plateforme cartographique, cette capacité à adapter la représentation aux données, à l’échelle, à l’emprise géographique et aux usages constitue aussi un enjeu d’architecture.

La vraie question n’est pas « quelle est la meilleure projection ? », mais « quelle projection pour quel usage ? ». 

©Kalisio 2026